Big Daddy Kane : Short Lived the Kane


Les carrières dans le rap sont courtes. C'est un fait indéniable, une règle confirmée par quelques rares exceptions. Cette rubrique, qui frôlera la mauvaise fois, a pour but de déceler le moment charnière dans la carrière d'un rappeur culte qui annonce son déclin. La méchanceté et l'aigreur qui transparaissent dans ces lignes ne sont rien en comparaison avec l'immense déception qu' ont suscités les faux pas successifs qui ont émaillé la carrière de Big Daddy Kane.


Ce n'est pas un hasard si le nom de Big Daddy Kane est fréquemment cité par les MC comme une influence majeure, au même titre que Rakim. Kane a déclenché bien des vocations avec ses hits "Just Rhymin' With Biz" en 87 puis "Raw" en 88. Sa carrière débute en 85 au sein du Juice Crew comme DJ occasionnel de Roxanne Shanté, puis très vite il fait profiter Biz Markie et Shanté de ses qualités de parolier. Kane, de son vrai nom Antonio Hardy, est notamment crédité comme auteur de la première face de l'album Goin' Off du Biz. Il était naturel qu'il prenne tôt ou tard le micro. Et il l'a fait plus que brillamment sur deux albums qui à eux seuls ont fait croire que le Juice Crew était un posse regorgeant de talents. Big Daddy Kane Long Live The Kane en 88 et It's A Big Daddy Thing l'année suivante l'ont imposé comme un des plus grands MC de son temps, le seul rappeur qui puisse se permettre d'alterner les purs textes d'égotrip avec ceux à caractère social et afrocentrique tout en cultivant une image de Dom Juan. Armé de punchlines redoutables, d'un show époustouflant et d'un producteur incomparable comme Marley Marl, Big Daddy Kane parvient à tenir en équilibre.

Le but que s'est fixé Kane est que les gens le considèrent comme un mélange de Malcolm X et Marvin Gaye. C'est ce qu'il affirme sur la pochette de son troisième album Taste Of Chocolate, il voudrait qu'on se souvienne de lui comme étant un leader noir influent, et un artiste sexy. C'était en 1990. Gageons qu'aujourd'hui il serait déjà heureux si on se souvenait de lui tout court ! Pour essayer de capter une part de l'aura de Malcolm X il a alors convié une des filles du fondateur des Black Muslims, Gamilah Shabazz, à rapper avec lui sur un titre. Gamilah a enregistré un album entier par la suite qui n'a laissé aucun souvenir, mais Who Am I sur l'album de Kane était plutôt agréable, et même excellent à coté des autres duos dans lesquels s'est fourvoyé Antonio. En effet, pour accentuer son coté lover plutôt que de rapper avec la fille de Marvin Gaye, il est allé chercher un autre chanteur de Soul à la voix magique : Barry White. Certes, c'est un des plus grands artistes de l'histoire de la soul encore vivant, bien sur ses compositions ont été samplées sur quelques uns des meilleurs morceaux que le rap ait connu. Mais que diantre vient-il faire sur un album de Big Daddy Kane ? Et pourquoi personne dans son entourage n'a dit à Kane qu'il était ridicule en train d'imiter le Maestro ? Leur duo est un pénible slow sur lequel le chanteur et le rappeur marmonnent des textes ridicules, sensés être sexys avec leurs voix graves. Le smooth operator Big Daddy Kane n'a que faire des critiques, les morceaux de rap purs et durs comme "Put Your Weight On It" parlent d'eux même. Lui n'en démord pas et reste sur la même ligne de conduite, faisant tout pour plaire aux femmes et aux hommes, au grand public et à ses fans de longue date.

Tous les albums de Big Daddy Kane ont une face A appelée Homiside, alors que la face B est intitulée Suiside. Mauvaise langue comme nous sommes nous y voyons un symbole de sa carrière : la première partie passée à exterminer les MC concurrents, la seconde n'est qu'une suite de tentatives de suicides. A partir de 1991 il cumule les faux pas des plus insignifiants aux plus irréparables. Il est d'abord victime d'une styliste inconsciente qui lui fait porter des costumes tous plus ridicules les uns que les autres, de la chemise en soie violette du clip de Heavy D "Don't Curse" au costume cravate blanc de la pochette de "Prince Of Darkness". Aujourd'hui Busta Rhymes peut bien s'habiller en Versace ou combinaison sado-maso dans ses clips sans choquer personne, mais en 1991 les B boys de base s'attachaient plus à ce genre de détail. Et les mêmes ont été déçus d'entendre Kane déclarer dans une interview télévisée, le Arsenio Hall show, que le graffiti n'avait rien avoir avec le rap ! Visiblement de plus en plus éloigné du monde réel, il finira sa carrière en posant pour des photos érotiques dans Playgirl, puis dans le livre Sex aux cotés de Madonna et Naomi Campbell.

Qu'est-ce que tout ça a à voir avec le rap, pensez vous ? Malheureusement son album Prince Of Darkness non plus n'avait plus grand chose à voir avec le rap. Sur ce quatrième opus, il semble se placer dans le sillage de MC Hammer, alignant slows sirupeux avec les titres quasi new jack. Sur Come On Down, un des rares titres susceptibles de plaire aux amateurs de rap, il invite Q-Tip et Busta Rhymes qui le mettent à l'amende de façon flagrante. On notera que le Big Daddy a alors totalement éclipsé le rappeur politique, les références à Malcolm X ont disparues, mais personne ne le compare à Marvin Gaye pour autant. Comme pour reconnaître qu'il est désormais dépassé et que les beaux jours de sa carrière sont derrière lui, il clôt l'album avec une version actualisée de son premier hit, Raw 91. Le vrai drame pourtant n'est pas que Big Daddy Kane se soit ridiculisé et qu'il ait déçu ses fans, le drame c'est que ses compromissions ne lui ont pas valu le succès escompté. Alors qu'il rêvait d'un succès commercial à la LL Cool J ou même à la MC Hammer, Kane a perdu tous ses fans des débuts, mais n'en a pas gagné un seul nouveau. Déçu par cet échec il se brouille avec son label Cold Chillin à qui il doit pourtant encore un album. Il signe alors avec MCA et enregistre le dernier disque qu'il doit à Cold Chillin' en 1993, Looks Like A Job For...

Dans un acrobatique retournement de veste qui restera éternellement dans les anales du rap, Kane décide de se repositionner hardcore : pour la première fois il n'y a pas de femme sur la pochette de son album, au lieu de ça des clichés de quartiers populaires, un Kane en sweat shirt à capuche, et des bouteilles de liqueur. Malgré ses efforts sincères, sa street credibility avoisine toujours le degré 0 sur l'échelle de Stomy, qui en compte 1. Pourtant Looks Like A Job est un bon album, excellent comparé aux deux précédents, le Kane qu'on apprécie et de retour, citant la Nation Of Islam à tout va, laissant de la place aux scratches, accélérant et décélérant son débit avec aisance. Mais c'est trop tard, et trop peu pour rattraper les dégâts d'une carrière bien endommagée et désormais irrécupérable. L'album suivant Daddy's Home sorti un an après le voit revenir au look maquereau, le flot n'est plus aussi précis, endommagé par des alcools de mauvaise qualité, une fois de plus le posse cut produit par DJ Premier accentue le fossé entre Kane et la génération montante des Jay Z, ODB etc. Ce nouvel échec sera le coup de grâce porté au Big Daddy, qui sortira ensuite dans l'indifférence générale un ultime album sur un label du gouffre. Aux dernières nouvelles il serait encore vivant puisqu'il a enregistré un morceau sur le nouvel album de Marley Marl, et un nouveau maxi sorti il y a quelques semaine se trouve déjà dans les bacs à soldes.

En fin de compte la carrière de Kane aura eu l'éclat d'une étoile filante qu'on voit durant très peu de temps, mais dont on se souvient toujours. Et une étoile filante ne fait jamais de come back.

SLurg