Dead Prez Interview

Le rap est quand même un monde paradoxal. Alors que les hérauts du rap conscient issus du circuit indépendant comme Talib Kweli sont de plus en plus souvent contraints de taire leurs messages pour espérer faire carrière dans le show-business, d’autres groupes parviennent contre toutes attentes à imposer un discours anti-capitaliste en évoluant dans les circuits les plus traditionnels. Bien qu’étant considérés par l’américain moyen comme de dangereux gauchistes, voir pour des terroristes, les Dead Prez ont su faire entendre leur musique sans avoir à troquer leurs paroles révolutionnaires pour des hymnes au matérialisme ou au machisme. Bien qu’ils soient actuellement sans contrat M1 et Stic sont bien installés dans l’industrie du disque. Invité sur le nouvel album d’Erikah Badu, encensés par la presse et dragué par tous les labels (Roc A Fella semble le mieux placé pour sortir le prochain album), M1 a prit le temps de venir en France tourner un clip en compagnie de La Rumeur et Mbegane Ndour, pour promouvoir la compilation African Consciences.


Comment s’est formé le groupe ?

J’ai rencontré Stic à Tallahassee en Floride en 1991. J’étais étudiant là bas, je m’étais retrouvé à la fac sans grande motivation pour les études. J’étais inscrit en économie mais je n’étais pas très studieux. Ma famille vient du sud profond, mais j’ai beaucoup bougé, j’ai vécu en Caroline du Nord, à Chicago, en Floride, à Oakland en Californie, à Brooklyn en ce moment. Je suis né en Jamaïque, j’y suis resté jusqu’à l’age de huit ans, ma mère à ensuite déménagé à Brooklyn, et j’y ais vécu jusqu’au lycée. A dix-huit ans j’ai voulu apprendre la vie, je voulais commencer à gagner de l’argent mais je ne voulais pas vendre de la drogue, faire la fête le soir et rester à glander toute la journée. Beaucoup de mes amis qui ont vécu comme ça sont aujourd’hui en prison, ma mère a vécu comme ça et a finit en prison. J’ai eu la possibilité d’aller étudier en Floride, c’était une des rares universités prêtes à accueillir quelqu’un comme moi qui a décroché son diplôme, mais qui n’est pas un élève model. Le sud est très raciste, la Georgie qui se trouve juste à coté est un des pires états en matière de respect des droit civiques, la mentalité là bas n’a pas changé depuis 100 ans. Je suis resté un an à l’université, j’étais fauché. Je me suis investi dans la vie de la communauté, pas la communauté des étudiants, mais la population noire, des jeunes trop pauvres pour s’offrir des études. C’est là que j’ai rencontré Stic, il était étudiant mais il n’allait pas aux cours. Il ne venait sur le campus que pour profiter de ce que le système pouvait lui offrir. La ville étant petite, tout tourne autour du campus. Je l’avais entendu rapper, moi je n’étais pas vraiment musicien à l’époque, je faisais le DJ pour faire rentrer un peu d’argent. J’aime la musique depuis toujours, ma mère m’a transmit son amour de la musique, mais je ne composais pas du tout à l’époque.

Stic m’a inspiré pour m’investir plus dans la musique. Il était déjà très professionnel très jeune. Il n’avait pas encore de textes politiques, il y avait des descriptions de la société dans ses paroles, mais c’était différent de ce qu’on fait maintenant. Nous n’avons pas commencer à faire de la musique ensemble, mais plutôt de l’action politique. On a étudié Malcolm X, Huey P. Newton (NDLR : fondateur des Black Panther assassiné par un dealer en 1989), Fred Hampton (NDLR : membre des Black Panther assassiné par la police en 1969), Maurice Bishop (NDLR : Premier Ministre communiste de Grenade, exécuté en 1983)… Des leaders qui voulaient le changement, et c’est ce que nous voulons aussi pour notre communauté. Ensemble on organisait des réunions, on rédigeait des tracts qu’on distribuait, etc. La musique m’a alors semblé être un excellent outil pour communiquer et passer nos idées, Stic était un militant et faisait de la musique à coté, j’ai eu l’idée de mêler les deux. Peu après j’ai déménagé vers Chicago, on s’est séparé trois ans, je me suis concentré sur l’étude du mouvement des Black Panthers. Puis je suis revenu en Floride pour repenser l’idée de révolution, je sais que ce n’est pas en trois ans qu’on peut préparer la révolution. J’avais une vision romantique de la révolution avant, ce n’est pas aussi simple que je le croyais. Je pensais que la révolution passerai un jour ou l’autre par les armes et le sang, c’est ce que j’avais lu, c’est ce que Huey P Newton, ce que Georges Jackson m’avaient apprit. Ce n’est pas comme ça en réalité. La révolution pour moi c’est distribuer de la nourriture, des médicaments, aider les veuves et les orphelins, soutenir les victimes de violence policière, etc. C’est ça qui change la vie de tout les jours. C’est ça qu’on organisait avec Stic, car la communauté a besoin de gens qui organisent ces programmes, plutôt que de révolutionnaires qui tirent sur les policiers.

Quand avez vous commencé à travailler sur Let’s Get Free ?
Je me sentais frustré car la révolution avançait trop lentement, on était mal organisés, je n’étais pas sur de bien faire… bref pour passer ma frustration je me suis mis à écrire sur tout ça. Au bout d’un an Sticman et moi sommes montés à New York, on avait beaucoup de titres enregistrés, notre crew s’appelait Heads From The Attic. On voulait utiliser notre talent pour la cause. On était inspirés par Mobb Deep et Wu Tang Clan, ces groupes étaient proches de nous musicalement, mais ils avaient aussi une certaine philosophie qui nous rapprochait « utilise ce que tu as pour prendre ce dont tu as besoin ». Il nous a fallu environ un an pour finalement rencontrer les bonnes personnes, entrer en contact avec des maisons de disque intéressées. Soyons bien clair : elles n’étaient pas intéressées par le contenu politique de nos rap, mais parce que nous étions connus dans la communauté. Elles savaient que nous avions un plan, une stratégie.

Vous étiez satisfait du travail de Loud ?
Loud était un label très mal organisé. Ils ont signé Big Pun et l’ont sorti avec le succès qu’on sait, mais avant ça Loud était plus underground : Wu Tang, Mobb Deep, Xzibit, Alkaholiks, Cella Dwellas… Pourtant ils ne savaient pas comment vendre notre groupe, il ne mesuraient pas l’impact de Dead Prez, il n’étaient pas prêts à assumer en fait ! Notre image est différente, ils ne l’ont pas compris. Pendant ce temps Loud a changé de distributeur, ils sont passés de RCA à BMG à Sony, ce qui a encore retardé la sortie de notre album. Let’s Get Free est sorti sans aucune promotion. Les seuls stickers Dead Prez qui ont été fait ont été payés par nous. Loud voulait nous forcer à changer la pochette de l’album alors on a du fabriquer des autocollants pour masquer les fusils sur la photo. Le compromis qu’on a trouvé était d’apposer un sticker disant « cet album a été censuré par les pouvoirs en place à cause de son contenu politique ». On savait depuis le début que ce serait dur mais on espérait un peu de soutient de la part du label, ils nous connaissaient, ils nous avait vu sur scène insulter le président, brûler la constitution etc… Finalement le disque s’est vendu à presque 300 000 exemplaires sans promotion, ce qui n’est pas mal mais pas énorme. On a beaucoup donné de concerts, même avant l’album, en 1997 nous avions déjà joué à Cuba, on avait rencontré notre public en Amérique et à l’étranger et bien sur ça s’est intensifié avec l’album. C’était notre seule forme de promotion, on a fait trois tournées, dont une avec D’Angelo et The Roots.

Il paraît que Dead Prez a signé sur Roc A Fella, est-ce vrai ?
Aujourd’hui nous avons un album en préparation qui n’est pas Revolutionary But Gangsta, celui qui a été chroniqué par The Source (NDLR : 4,5 micros !). Le nouvel album s’appellera Volume Two : Get Free Or Die Trying. C’est avec le même distributeur que Turn Off The Radio The Mixtape Volume One, mais celui ci est entièrement composé par nous, pas de faces B. On l’appelle Volume Two pour que le public comprenne bien qu’il ne s’agit pas de l’album RBG. Nous sommes actuellement en pourparler avec différents labels, je ne sais pas si RBG sortira ou pas. Roc A Fella est intéressé, ils ont entendu le disque, on a enregistré un titre avec Jay Z pour le remix d’un morceau de RBG. Puff Daddy veut nous signer aussi, en fait presque toutes les majors nous ont contacté. Columbia n’était pas prêt à nous suivre dans notre combat. Notre combat ne vise pas Georges Bush directement, notre guerre n’est pas contre lui, nous nous battons pour notre liberté. Nous n’étions pas heureux chez Columbia, nous n’avions pas choisit de signer chez eux. Quand Loud a fait faillite nous nous sommes retrouvés dans la situation de l’esclave qu’on vient chercher la nuit dans une plantation, pour le transférer dans une autre plantation et qui doit travailler pour son nouveau maître. On n’a pas eu le choix, on a donc dit à Columbia dès le début : nous voulons partir, si on doit faire cet album pour vous on le fera, mais on ne vous aime pas. Alors finalement ils ont accepté de rompre notre contrat. J’en suis très heureux. MCA, Atlantic, Def Jam, Bad Boy, Roc A Fella, Motown, Capitol, Virgin, on les a tous rencontrés mais ce qui est sur c’est que nous ne sommes pas prêts à redevenir des esclaves. L’album sortira selon nos conditions, on le peut car au jour d’aujourd’hui Dead Prez est un groupe qui pèse. Je ne dis pas ça de manière arrogante, je constate que politiquement il n’y a pas d’autre groupe équivalent à Dead Prez. Puff Daddy ne peut pas prendre n’importe qui dans la rue et en faire un rappeur engagé, ça représente des années d’engagement, on ne fait pas ça sans conviction. Mais quoi qu’il arrive on continuera à sortir en parallèle la série Turn Off The Radio en indépendant.

Penses tu qu’un disque comme African Conscience qui réunit la diaspora africaine aurait pu voir le jour aux Etats Unis ?
Je ne pense pas qu’une telle compilation puisse être le fruit d’un label américain, on manque d’une vision globale du monde. Beaucoup de gens apprécieraient cet album, j’en suis sur. Il y a des labels qui s’engagent pour sortir des disques en soutient à Mumia Abu Jamal ou contre les violence policières mais il s’agit de sujets typiquement américains. La conscience africaine est plus présente en Europe, car votre continent est un parent forcé de l’Afrique. La France et l’Angleterre ont opprimé l’Afrique très longtemps, c’est pourquoi vous avez le devoir d’aider les enfants des pays colonisés. La Rumeur, Daddy Mory, Sizzla, Anthony B sont tous des Africains, la conscience africaine ne connaît pas de frontière. Les américains ne réalisent pas ça.

Tu te dis toi même Africain. Ne penses tu pas que les gens qui vivent actuellement en Afrique puissent trouver ça offensant ? Peu de noirs américains pourraient s'adapter facilement aux conditions de vie en Afrique.
Je viens de Brooklyn, un quartier qui est en guerre. Pour ainsi dire c'est comme au Nigeria. Il y a des différence pourtant la lutte pour la survie est la même, car l'oppresseur est le même. Les noirs américains s'adapteraient-ils plus facilement à la vie en Europe ? Oui, car au départ on nous a forcé à adopter le mode de vie et la culture européenne. On nous a éloigné de la vie à l'africaine. J'ai le droit de me définir comme Africain. Ca ne veut pas dire que je suis le même qu'un Africain qui vit sur le continent, ou qu'un Africain qui vit aux Antilles ou en Europe. J'espère que personne en Afrique ne prend ça comme un manque de respect. Au contraire je veux leur apporter mon soutien. Est-ce que ça veux dire que je pourrais survivre en Afrique ? Pas forcément. Ca veut dire que j'ai l'obligation de me battre pour l'Afrique. Je ne suis certainement pas Américain. Je ne suis pas né en Afrique, mais je suis né de l'Afrique.

Vous avez déjà joué en Afrique du Sud. Comment cela c'est passé ?
On a joué en Afrique du Sud et au Botswana. On avait en projet d'aller jouer au Nigeria, en Cote D'Ivoire, mais jusqu'à présent ça ne s'est pas fait. C'était superbe, ce sont des pays qui ont une histoire, ils savent ce que c'est la lutte, ils connaissent le sens du mot révolution. C'est un nouveau pays, depuis que l'oppresseur a cédé sa place le peuple a repris espoir. Tout n'est pas parfait, les africains ne sont toujours pas totalement libres. Il y a beaucoup de violence, il y a encore du chemin à faire pour installer de vrais leaders en afrique. C'était une belle expérience, nous y avons joué deux fois, d'abord Dead Prez seul, puis avec Talib Kweli, Jeru The Damaja, The Coup et Black Thought des Roots.

Que penses tu d'artistes comme Talib Kweli qui sont engagés, mais beaucoup plus modéré que vous ? Penses tu faire la même chose qu'eux ?
Non, nous faisons pas la même chose, nous n'avons pas la même éducation politique, cependant il aide notre cause bien qu'étant modéré. Lui comme Mos Def ou Common ont fait prendre conscience aux gens que le hip hop est une forme de lutte même s'ils ne prônent pas la révolution. Ils servent de passerelle. Eux sont des musiciens, mon job à moi c'est préparer la révolution. Depuis des années, le rap militant ne rencontre plus le succès, "engagé" est devenu synonyme d'underground, de ventes modestes, d'échec même. Mais maintenant que Puffy s'intéresse à nous ça veut dire que le vent tourne.

Vous avez enregistré un album intitulé Revolutionary But Gangsta. Qu'elle est la signification de ce titre ?
C'est la conséquence de Let's Get Free. Le premier album préparait le terrain pour la prise de conscience politique. D'autant plus que nous ne savions si on ferait un autre album ensuite. Ce titre s'adresse aux personnes qui ne savent peut-être pas ce que ça signifie être un révolutionnaire, les personnes qui portent des Air Jordan, écoutent Jay Z ou Nelly, qui sortent en boîte tous les week-ends, les gens qui de toute leur vie n'auront pas le temps de penser à la révolution parce qu'ils luttent tous les jours pour gagner leur vie, et veulent simplement se reposer le week-end. Gangsta c'est une attitude véhémente, c'est tout faire pour obtenir ce dont on a besoin, c'est une mentalité. Les Bloods, les Crips, les Vicelords ont des principes, un code d'honneur. Ensuite RBG a d'autres significations dans lesquels chacun peut se reconnaître : Red Black Green, Ready to Bust Gats, Rolling Big Ganja, Real Black Girls, Read 'Bout Garvey...

Lien: www.deadprez.com

Propos recueillis par SLurg