Emanon Interview
Pur
produit de l'underground Californien, Emanon est un duo composé du
MC Aloe Blac et DJ Exile. Les deux passionnés de rap ont grandit à
Orange County en Californie, entre Los Angeles et San Diego. Depuis sept ans
ils se forgent un style propre, et travaillent en donnant beaucoup de concerts.
Le charisme de Aloe allié aux beats élaborés par Exile
ont déjà conquis une partie du public. Outre les introuvables
mixtapes et 45t, Emanon a sorti un premier EP Acid 9 en 98, et leur second
Anon & On vient de sortir. Leur premier long format The Waiting Room devrait
sortir d'ici la fin de l'année.
Il
y a une scène hiphop à Orange County ?
Une petite scène, oui. Pas mal de gens sont impliqué dans une
discipline ou une autre, il y a des grafeurs, des b boys, des producteurs,
mais c'est très petit si on compare ça aux grandes métropoles.
C'est surtout à LA qu'on vent nos disques et qu'on fait des concerts.
Comment
vous êtes vous rencontrés avec Exile ?
A l'école où on avait des amis communs, ils étaient dans
le même crew de graffeurs. Il cherchait un MC pour sa mixtape, alors
ils lui ont conseillé de me le proposer. On s'est rencontrés
dans le parking d'un fast food en 1995. La première mixtape qu'on ai
fait ensemble s'appelait Stretch Marx. Elle a plutôt bien marché,
on s'est fait connaître grâce à elle dans l'Oregon, ce
n'est que plus tard vers 1996 que ça a fonctionné en Californie
du sud avec la cassette Imaginary Friends qu'on a vendue au B Boy Summit.
Sur une face c'était un mix et l'autre face c'étaient quatorze
de nos propres morceaux.
A
l'époque aviez vous essayé de démarcher des labels ?
Non. Ca ne nous intéressait pas. On faisait ça pour s'amuser,
c'était juste un passe temps. Quand tu joues au foot avec tes amis,
tu ne cherches pas à devenir professionnel. Au lieu de jouer au foot
ou au basket on rappait. Au début on n'essayait pas de gagner de l'argent
grâce à ça. On le faisait parce qu'on n'aimait pas les
jeux vidéos, on n'était pas sportifs, c'était la musique
qui nous amusait. C'est juste pour ça qu'on faisait du rap.
En
Californie il y a une longue tradition de l'autoproduction, de Too Short aux
Living Legends, la cassette est un format privilégié. Vous vous
inscriviez dans cette lignée ?
On a fait des cassettes du fin fond de Orange County, jusqu'à ce que
quelqu'un en entende une, un fan de hiphop comme toi et moi, et il nous a
dit : "j'aime vraiment ce que vous faites, je vais vous donner de l'argent
pour que vous sortiez un disque". C'est comme ça que tout a commencé.
Il avait un job normal, il avait mit un peu d'argent de coté. Il était
fan de rap underground et il voulait voir dans les magasins un disque auquel
il aurait contribué personnellement. Grâce à lui on a
pu enregistrer notre premier disque : PSI et Outside Looking In.
C'était
sur quel label ?
C'était pas un label, juste un gamin. Un ange peut-être ! Ensuite
on a rencontré Rocketship Records qui a sorti deux compilations, sur
lesquelles nous étions. Quand Rocketship s'est arrété,
Weapon Shaped nous a proposé de faire un 45t avec le morceau intitulé
Emanon et The Price.
C'étaient
des vieux morceaux qui datent de 1995 et 1997 sur ce 45t, pourquoi ?
Ils nous l'ont demandé. Les gens derrière Weapon Shaped sont
de bon amis, ils connaissent bien notre musique, et ils voulaient spécifiquement.The
Price. Pour la face B on leur a proposé plusieurs morceaux et ils nous
ont laissé choisir celui qu'on voulait. C'est aussi parce que un 45t
semble un peu plus historique dirais-je. Ca me parait être le support
adapté pour ressortir des archives de rares moreaux. C'est l'idée
du 45t qui est un format du passé, on le sort en petite quantité
et la musique qui est dessus est aussi vintage.
Aujourd'hui
vous sortez un EP dans la série Earplug. Comment avez vous rencontré
M Boogie ?
Par le biais de Spytech records. En fait quand les responsables de Rocketship
ont monté deux labels différents, Spytech et Weapon Shaped.
Spytech est dirigé par DJ Cheapshot, c'est lui qui nous a présenté
à Ill Boogie.
Le
nouveau EP Anon & On est fait de nouveaux morceaux ?
Ca faisait très longtemps, à peu près deux ans qu'on
n'avait pas sorti de nouveaux titres. Pendant cette période on a fait
de très bons morceaux. Ce sont des morceaux qu'on voulait enregistrer
depuis deux ans. Un des titres de ce EP était sorti en 2001, Sometimes
sur Spytech Records, avec Detour en face B featuring Dr Oop de Los Angeles.
Dr Oop est un ami à nous, et on a décidé de remettre
le titre sur ce EP, parce que c'est un excellent titre, et aussi pour aider
notre pote. On a eu cette opportunité de sortir un mini album pour
Ill Boogie, alors on est allés en studio, on a enregistré un
maximum de titres, et on a conservé les meilleurs. Surtout ceux qui
montrent bien les différentes facettes de Emanon. On ne fait pas qu'un
seul type de hiphop. J'écris des textes très différents
les uns des autres, Exile produit différents styles. On voulait que
le public puisse percevoir cette versatilité dans le EP. On voulait
que notre créativité transparaisse. Ca explique aussi notre
nom, car Emanon est le palindrome de No Name. Le fait de ne pas avoir de nom,
d'étiquette ou de caractéristique particulière se retrouve
bien dans ce disque.
Comment
est la scène underground aujourd'hui en Californie ?
Ce n'est plus ce que c'était. Beaucoup de gens ont grandit, se sont
assagi, ont eu des enfants, se sont mariés, ont des problèmes
d'argent. Envieillissant il arrive plein de choses qui font que tu ne peux
plus être autant impliqué que quand tu est adolescent. La jeune
génération est différente. Elle a moins besoin de se
battre et de faire ses preuves parce que tout est plus simple, tout le monde
à un ordinateur, tu peux faire de la musique sur un ordinateur, la
faire circuler sur internet, ou graver un CD et la vendre. C'est pas comme
ça que ça marche, nous on a du gagner le respect des gens de
notre communauté en premier. Il faut débuter par là,
que ta communauté te dise : tu es nul, ou tu es bon. Tu ne peux pas
rester dans ta chambre et te dire à toi seul : je suis bon. Le hiphop
est une culture très critique, c'est comme ça. Tout à
commencé par les battles, de B Boys, de DJs ou de MCs. Si tu fais de
la musique sans sortir de chez toi, sans que personne ne puisse te critiquer,
sans que tu affronte quiconque, sans que tu ai à lutter, tu ne peux
pas progresser. Je crois que c'est très important de faire partie d'une
communauté qui te rappelle combien il est nécessaire d'être
critique.
Tu
te considères de l'ancienne génération ?
J'ai une mentalité old school, c'est une question de maturité.
J'ai fais mes preuves avant d'arriver ici. Ca fait sept ans que je travaille
et je n'ai pas encore sorti d'album ! Il y a des groupes qui sortent un album
dès qu'ils ont écrit seize chansons. Un album c'est quand tu
sais que la musique que tu fais est parfaite et que tu est prêt à
la faire écouter au monde entier en disant : c'est nous. C'est ce qu'on
veut, et je pense qu'aujourd'hui on est prêts. Ca n'a rien à
voir avec l'argent, j'aurais eu les moyens il y a longtemps. C'est une question
de maturité.
Tu
ne vis pas encore du rap ?
Non je suis dans l'enseignement, je travaille avec des jeunes enfants entre
3 et 5 ans. C'est enrichissant parce que ça me permet d'un coté
de toucher les gens de ma génération avec mes raps, et de l'autre
d'aider au développement des plus jeunes. J'adore ça. Ca m'aide
d'être MC dans mon métier. J'ai l'habitude d'être devant
un public, généralement je sais à l'avance ce que je
vais dire. Par exemple en battle quand j'improvise, je sais quoi dire deux
phrases à l'avance, dans une classe c'est pareil, je sais anticiper.D'ici
l'année prochaine j'ai l'intention de me consacrer pleinement à
la musique et de gagner ma vie grâce aux concerts. Vendre des disques
n'est pas le moyen le plus rapide de gagner de l'argent.
Il
y a beaucoup de battles à Orange ?
Il y en avait une tous les ans jusqu'à il y a trois ans ou quatre ans.
Elle n'a plus lieu parce que les personnes qui l'organisaient ont grandit
et ils en ont eu marre. Je pense que maintenant ce devrait être à
moi de reprendre le flambeau et de les organiser. A Orange County c'est moi
qui suis le MC le plus connu dans le monde, alors c'est mon devoir d'aider
le scène locale. Jusque là je n'ai pas eu le temps parce que
j'allais à l'université et bien sur le rap passait après.
Tu
es déjà venu en Europe ?
Deux fois en vacances. L'année dernière j'étais en Angleterre,
et dans une ville qui s'appelle Norwich il y a un magasin hiphop où
j'ai vu un de mes disques. J'étais heureux de voir mon disque à
l'autre bout du monde ! Le mec du magasin m'a dit qu'ils organisaient un concert
deux jours plus tard, et j'ai joué là bas. La semaine suivante
il y avait Breakestra, qui sont de Los Angeles et qui sont des amis à
moi, jouaient à Londres au Jazz Café, on les a rejoint sur scène.
Je ne sais pas comment mes disques sont arrivés ici, mais ça
fait plaisir que des gens apprécient en dehors des Etats Unis.
Tu
as rencontré des gens en France ?
Oui, pas mal de monde, j'ai vu DJ Toty de Kabal, j'ai enregistré un
titre avec Coup de Foudre à Chalons, j'ai rencontré les Sages
Poètes de la Rue qui jouaient à Bordeaux, et DJ Damage des Jazz
Liberators.
Propos recueillis par SLurg