Jean Grae Interview

Née en Afrique du Sud de parents musiciens de jazz, Tsidi Ibrahim, alias What ? What ? alias Jean Grae a toujours vécu dans le monde la musique. Après avoir étudié le chant classique au lycée elle suit une formation d'ingénieur du son. Parallèlement elle rappe dans sa chambre aux cotés d'un certain Rhythm et enregistre quelques titres qui leur vaudront d'apparaître dans la rubrique Unsigned hype du magazine The Source. Après une poignée de singles sur le label Makin', elle est invitée sur des dizaines de morceaux par tous les producteurs et le MCs de bon goût, de Herbaliser à Mr Len, en passant par Tek 9.

Quand as tu commencé à rapper ?
Honnêtement je ne me souviens pas quand est-ce que j'ai commencé à rapper. Le premier disque que j'ai sorti c'était vers 1996 avec le groupe Natural Resource. Je crois que j'ai du commencer à écrire vers 13 ans. J'écrivais toutes sortes de choses, des histoires, des nouvelles, de la poésie. Après je me suis mise à composer des beats pour m'accompagner à peu près au même moment où j'ai commencé à rapper sérieusement.

Quand as tu rencontré les autres membres de Natural Resource ?
Le groupe Natural Resource existait déjà quand je suis arrivée, ils avaient déjà une autre rappeuse que j'ai remplacé. Avant j'étais dans un groupe qui s'appelait Ground Zero. Ocean était un ami à moi. Je les ai rejoint en 1995, on a enregistré un premier maxi ensemble, Baseball, qui s'est très bien vendu, et à partir de là j'ai intégré le groupe.

Et pourquoi vous êtes vous séparés ?
Va savoir ! Parce qu'Ocean frappait des gens à chaque concert… Non, je rigole. C'est juste une question de divergence musicale, on n'avait plus envie de faire les mêmes choses.Je voulais écrire plus de story telling. On s'entends toujours bien, j'ai enregistré un morceau avec lui pour son prochain single, on va essayer de refaire un single de Natural Resource l'an prochain.

Pourquoi as tu abandonné le pseudo What ? What ? pour endosser celui de Jean Grae ?
Simplement pour repartir à zéro et me présenter à nouveau en tant qu'artiste en solo, pour qu'on arrête de m'appeler What What de Natural Resource. Pour moi c'est un nouveau départ, mais c'est pas si important que ça.

Et pourquoi avoir choisit Jean Grae alors ?
Ca vient des X Men, la bande dessinée. Quand j'étais petite j'étais fans de bande dessinée, et comme je cherchais un nouveau pseudo, Pumpkinhead m'a suggéré celui là. Je voulais qu'il y ait un nom et un prénom, Jean Grae c'était parfait. Wonder Woman ça aurait été stupide, j'aurais été obligée d'arriver sur scène avec un lasso. Jean Grae c'est simple, ça n'implique rien de particulier, pas besoin de débarquer en hélicoptère.

Tu disais que tu voulais écrire plus d'histoires, est-ce que ça veut dire que tu incarnes un personnage différent quand tu prends le micro ?
Pas forcément, j'essaie quand même d'être moi-même, c'est la même personne en studio, sur scène et quand je vais faire mes courses. Je ne joue pas un personnage. C'est pas bien d'être un personnage ! (rires) A moins d'être complètement saoule je reste toujours la même ! Mais j'essaie de ne pas monter sur scène quand je suis ivre. J'essaie. Bon, ce soir j'ai un peu oublié mes textes, et on n'avait pas la moindre idée de ce qu'on était en train de faire. C'était drôle, on ne savait pas du tout ce qui allait suivre, Mr Len ne savait pas non plus, on a totalement improvisé. On est montés sur scène et on a rappé ! On s'est bien amusé, je crois que le public a bien réagit. C'était un vrai freestyle à l'ancienne ! On fait un demi couplet et après on part en impro.

Comment as tu rencontré Len ? Je crois que c'est lui qui a produit ton premier maxi en solo.
Oui, comment tu sais ça ? Qu'est-ce que tu sais d'autre ? T'es déjà au courrant pour Nas et moi ?

Oui, je sais que tu n'es pas encore enceinte de lui !
C'est pas une plaisanterie. C'est super sérieux. J'en ai bien l'intention, faut juste qu'il m'appelle (rires). Je vais tenir le journal intime de notre relation sur Hip Hop Site. Pour Mr Len on devait sortir nos disques à peu près en même temps, et puis on se connaît, on traîne souvent aux mêmes endroits, où on est toujours tous les deux assis dans un coin à se moquer de tout le monde. On s'est connus comme ça, et puis on a fait le single Hip Hop For Respect, on est les deux seuls à s'être fait éjecter du studio parce qu'on déconnait trop, alors on s'est dit qu'on devrait travailler ensemble ! On vannait tout le temps, et les autres nous disaient " si vous êtes là pour rigoler autant partir " OK… On est parti et on s'est rendu compte qu'on était deux connards fait pour s'entendre. Sur scène on se moque de nous-même avant tout. On n'a pas peur de passer pour des cons.

A quoi ressemblera ton album ?
Oh, il sera nul ! Il sort le 23 juillet, le single deux semaines avant. Il y aura les Beatminerz dessus, Masta Ace, Mr Len. C'est un disque différent. Certaines personnes m'ont dit qu'elles le trouvaient très 1994…

C'est un beau compliment !
Oui, j'apprécie qu'on me dise ça. Il ne passera sûrement pas sur les radios commerciales, il n'est pas fait pour. Il faut que les gens puissent avoir le choix d'écouter autre chose, c'est important que des femmes fassent ça. J'ai vu trop de labels qui m'ont dit : " on aime beaucoup mais on ne sait pas trop comment te vendre ", alors qu'il n'y a pas besoin de savoir comment me vendre. Ils ne savent pas vendre autre chose que de la musique commerciale, des filles sexys.Je veux ouvrir le marché pour montrer qu'on peut mettre de l'argent sur ce genre de musique, montrer qu'il y a de la demande. Ca sortira sur un petit label nommé Third Earth, sur lequel sont aussi les Masterminds, Pumpkinhead, Mr Len est chez eux maintenant. On a une liberté artistique totale. A quoi ça sert d'être sur une major et d'avoir de l'argent si tu ne peux pas faire ce que tu veux ?

Comment en es tu venue à travailler avec les Herbalisers ?
J'étais à Londres pour enregistrer un disque un peu pourri que je ne voulais pas faire. C'était ma dernière nuit là-bas et ma mère qui travaillait avec leur maison de disque m'a conseillé de les rencontrer. Je les ai vu et ils m'ont fait écouter ce qu'ils faisaient, mais ce n'est qu'un an après qu'ils m'ont rappelé et on a enregistré tout les morceaux à ce moment là, en 1997. Ils les ont sortis sur deux albums différents. J'ai reparlé à Jake et Ollie récemment, on va peut-être refaire des choses ensemble.

Je crois que tu as un agenda chargé pour les mois qui viennent ?
Mr Len et moi travaillons sur un album commun, Murs de Living Legends aussi va faire un album avec moi, et je fais aussi partie de Detention Camp avec Apani, Murs, Len et Kimani, on devrait être prêts à sortir quelque chose l'an prochain. Et six mois après mon album, je dois sortir un EP. Ah oui, et aussi Apani et moi sortons un album pour le mois de mai de l'an prochain.

D'où tires tu ton inspiration pour écrire autant ?
De ma pauvre vie, de mes problèmes, des gens que je rencontre, j'écris sur tout. C'est un peu comme faire une thérapie sans avoir à payer et j'espère que les auditeurs s'y reconnaissent. Je me sens mieux en écrivant, j'ai l'impression d'être moins seule.

Tu continues à produire ?
Oui, quatre instrumentaux sur l'album sont de moi, deux de Len, une d'un japonais. J'avais composé Baseball de Natural Resource, et Dynamic pour Pumpkinhead, le maxi de Bad Seed, pour Skeme Theme de Brooklyn Academy. En ce moment je ne veux pas produire que pour moi. J'ai aussi fait un morceau sur l'album d'Apani.
Il n'y a pas beaucoup de femmes qui produisent, à part Nikke Nicole.
C'est vrai que c'est un cercle très fermé, il y a moi, Nikke Nicole et c'est tout. J'ai pas de nouvelles de Nikke Nicole, mais elle était forte. Il est très peu fréquenté le club des productrices. Je sais qu'Apani commence à produire, comme ça on sera trois dans notre club. J'ai commencé à produire dans le studio de mon frère. A 13 ans j'ai décidé de devenir DJ, ma mère m'a acheté une platine Gemini toute naze avec la mixette Skratchmaster qui avait un sampleur 8 secondes avec laquelle je pouvait faire des boucles. Après mon premier vrai sampleur était une SP 12. Mais j'ai jamais en terme de garçon ou de fille, je le fais parce que j'adore la musique. Je ne me considère jamais comme une fille qui rappe, je rappe et il se trouve par hasard que je suis une fille. La seule différence c'est peut-être dans la façon de traiter certains sujets. Si je dis dans un morceau que j'aime les hommes ça ne choquera personne, imagine si Murs dit ça !

T'as bien écrit comment rompre avec sa copine !
Ah oui ! J'essaie de donner de bons conseils que je ne peux pas tester !

Mot de la fin ?
Soyez vous même, n'ayez pas peur de faire ce que vous aimez. Le hiphop est fait pour s'exprimer, pas pour qu'on suive une recette. Si vous ne faites pas tout ce qu'il faut pour vendre des disques ne vous sentez pas coupables. Et aussi parfois les fans doivent rester des fans et écouter de la musique, tout le monde ne doit pas sortir son disque. Les gens qui vont voir un orchestre philharmonique ne vont pas tous s'acheter un violon en sortant ! Et j'espère que les gens aimeront mon album, sinon c'est pas grave, moi je l'aime, je fais de la musique pour moi avant tout.

Propos recueillis par SLurg