Peanut Butter Wolf Interview
Quand
au milieu des années 90 il est devenu clair que le rap de qualité
n'intéressait plus les majors, des dizaines de labels indépendants
ont montré la voie à suivre. Six ans après, que reste-t-il
de tous les Dolo, Tru Criminal, Makin, Fondle'em, Conception, Hydra, et
autres Raw Shack de la grande époque ? Parmis les rares à
avoir survécu on compte le label de Peanut Butter Wolf, Stones Throw.
Entre 1996 et 1999 il sort quelques uns des meilleurs rappeurs de la baie
de San Francisco (Rasco, Homeliss Derilex, Persevere, Encore) et des disques
instru pour les DJs (le légendaire Super Duck de DJ Babu, et aussi
ceux de Fanatik, DJ Design). Il s'installe ensuite à Los Angeles
pour se consacrer à l'édition de disques de funk, et des productions
de Madlib (Loopack, Epitome, Medaphoar, Declaime).
Depuis quand produis tu ?
J'ai commencé à faire de la musique à douze ou treize
ans, à une époque où personne n'utilisait encore de
sampler, c'était plutôt des boites a rythmes. Donc je programmais
de beats et un ami rappait par dessus. On faisait des chansons en une prise.
J'ai enregistré pendant des années et des années, mais
il n'y a que depuis quelques années que mes morceaux sortent.
Ton
premier disque c'était avec Lyrical Prophecy ?
C'était en 1990, on en a tiré cinq cent qu'on a vendu localement,
sans aucun distributeur. On s'est juste dit : sortons un disque ! On l'a
envoyé aux radios locales. Il y avait deux MCs avec moi. Ensuite
j'ai rencontré Charizma avec qui j'ai monté un groupe, ensemble
on a enregistré vingt-cinq ou trente maquettes en quelques années.
Avant de monter mon propre label j'ai fait quelques disques avec différentes
maisons de disques.
Ton
premier contrat c'était avec Charizma ?
Oui, on avait signé avec Hollywood Basic, c'était juste après
qu'ils aient sorti le premier Organized Konfusion. Il y avait Raw Fusion
sur le même label, c'était Funkenklein qui le dirigeait, c'était
un DJ très influent à New York, c'est chez lui qu'a commencé
DJ Shadow. Notre manager Matt Brown l'a contacté, parce qu'on habitait
San José, et il n'y a pas d'industrie de la musique à San
Jose. Pour nous c'était inespéré de signer un contrat
avec une maison de disque. Nos amis ne voulaient pas nous croire ! Moi même
j'ai du me pincer pour y croire ! J'ai beaucoup appris de cette expérience.
J'étais très naïf à l'époque.
Et
pourquoi n'avez vous pas sorti de disque sur Hollywood Basic ?
Funkenklein est tombé gravement malade, il est mort aujourd'hui.
Et à cause de son état de santé, le label a périclité,
je crois juste après la sortie du second Organized Konfusion.
C'est
a cette époque que vous avez enregistré ensemble avec Charizma
?
Oui, on a assez de titres pour faire un album. D'ailleurs je pense qu'on
en sortira un l'an prochain pour marquer le dixième anniversaire
de sa disparition. Je veux sortir un disque en hommage en 2003.
Ce
seraient les morceaux tels qu'ils ont été enregistrés
à l'époque, ou des remixes ?
je veux conserver les morceaux tels quel. Il n'est plus là pour entendre
ce que je pourrais faire de ses raps, je ne me sentirais pas bien si j'y
touchais. Pour moi c'est une photographie de ce qu'on faisait à un
moment donné. Le hiphop est évidemment différent de
ce qu'il était en 1992, ce serait une façon de regarder en
arrière pour voir ce qu'il était alors. De toutes façons
quand je mixe j'aime bien passer du rap de 92, 93.
Pourquoi
as tu créé Stones Throw ?
Quand on a lancé le label il n'y avait pas à San Jose ni dans
la baie de structure pour sortir les disques de tous les rappeurs talentueux
que je connaissais. En 1996 j'ai sorti un mini album intitulé Step
On Our Egos avec six de mes rappeurs préférés. C'est
là que j'ai eu l'idée de lancer Stones Throw.
Depuis
ces débuts le label a pas mal changé, pourquoi as tu arrêté
de travailler avec Homeliss Derilex, Encore ou Persevere qui étaient
déjà sur Step On Our Egos ?
Oui, bien sur ça a changé. On est parti dans des directions
différentes. En ce moment j'essaie de sortir un EP de Homeliss Derilex.
Quand j'ai sorti le single Cashmoney ils avaient beaucoup d'autres bons
morceaux à l'époque, j'aimerai les sortir aujourd'hui. Il
n'y a jamais eu de dispute ou rien de ce genre, ce sont juste des questions
artistiques qui font que je ne bosse plus avec ces gens là.
Dans
le même temps tu as déménagé pour Los Angeles,
ou vivent les Breakestra et Madlib qui sont tes seuls artistes aujourd'hui.
Bien sur c'est lié, mais j'ai toujours voulu déménager.
Je ne me suis jamais imaginé vivre toute ma vie à San Jose.
Maintenant je ne sais pas combien de temps je resterai à Los Angeles,
j'aime beaucoup cette ville. Je peux y rester encore cinq ans comme je peux
déménager l'année prochaine. J'aime bouger et rencontrer
de nouvelles personnes. C'est que j'aime quand tu es DJ tu as l'occasion
de bouger souvent.
Ca
ne te parait pas risqué de n'avoir quasiment que deux artistes pour
faire vivre ton label ?
Mmmmmh. C'est exact que j'ai sorti beaucoup de disques de Madlib cette année,
mais là on prépare l'album solo de Wildchild. Ce n'est pas
le genre de chose qui me rend nerveux. Je travail avec les gens avec qui
j'aime travailler, et même s'il n'y avait qu'un seul artiste ça
ne me poserait pas de problème.
Tu
n'as pas de nouveaux artistes qui vont sortir chez Stones Throw ?
Non, mais je préfère me concentrer sur le développement
d'un ou deux artistes en qui je crois passionnément, que d'avoir
une structure qui sort plein de gens différents. Souvent les gros
labels lancent des artistes au hasard comme on lance des dés, et
attendent de voir ce qui fonctionne. Je préfère sortir moins
de disques et pas faire comme ceux qui se disent "on doit investir
sur cinq albums cette année pour faire tant de profits". Je
ne vois pas les choses en terme d'argent. Stones Throw est un label très
personnel, je ne sors que des disques que j'adore.
Comment
se passe le travail avec Madlib ? Acceptes tu de sortir tout ce qu'il te
propose ?
Il enregistre à longueur de journée. Par exemple pour Yesterday's
New Quintet il m'a fait écouter quinze ou vingt CD de ses compositions
et on a gardé ce qu'on préférait. Il fait toujours
de nouvelles choses, mais il n'est pas tenu de tout sortir sur Stones Throw.
Blue Note lui a proposé de faire un album de remixes pour eux et
il va faire un CD mixé pour Trojan. En général c'est
plutôt moi qui lui propose de sortir ce qu'il fait. L'album de Quasimoto
a été enregistré longtemps avant celui de Lootpack.
Il ne m'en a jamais parlé, mais sur la face B d'une cassette qu'ils
m'ont donné. Je lui ai demandé ce que c'était, et il
a eu l'air embeté "ah merde il a entendu ça...".
Je lui ait dit allez sortons ça en disque. "Ah bon, tu crois
que c'est une bonne idée ?". Lui aimait bien, il l'avais fait
pour lui et pour personne d'autre. Yesterday New Quintet par contre c'est
son idée, il m'a dit qu'il voulait faire un album de jazz. Comme
il n'avait pas d'instruments je lui ait donné une avance pour qu'il
en achète et il a appris à jouer.
Comment
as tu rencontré Breakestra ?
J'étais allé voir Cut Chemist mixer dans une soirée
à LA, à l'époque où j'habitais dans la baie,
et ces mecs jouaient en première partie. Je n'avais jamais entendu
parler d'eux, je n'étais pas venu pour les voir, mais j'ai tout de
suite voulu en savoir plus sur eux. Je suis allé leur parler pour
leur dire que j'adorais ce qu'ils faisaient. J'ai acheté leur cassette,
je leur ai parlé de mon label. Miles le leader, connaissait déjà
Stones Throw, et je leur ai parlé de sortir un 45t. Ensuite on a
fait un album avec eux.
Les
rééditions ?
Ca c'est le crédo d'Egon. On choisit ensemble quoi sortir, mais c'est
lui qui propose les disques qu'il aime vraiment. Il est en relation avec
tous les vieux artistes des années 60. Toutes nos rééditions
sont faites dans les règles, tout le monde est payé.
As
tu été approché par des majors qui souhaiteraient distribuer
le label ?
Je n'en ai pas besoin. Notre distribution est bonne, on travaille avec Caroline
qui est une division de Virgin/EMI. On a l'argent dont on a besoin, nos
disques sont dans les magasins, et on peut sortir ce qu'on veut. Avec eux
j'ai tous les avantages d'une major, tout en gardant la liberté artistique
d'un indépendant.
Stonesthrow.com
est un site réputé pour être très informatif,
et plein de canulars. Qui s'en occupe ?
J'adore faire des blagues et déconner avec mes amis. Je voulais que
le site reflète ça. Certaines personnes trouvent ça
pas très professionnel, mais tant pis. C'est Jeff Jank qui gère
le site, c'est lui qui nous fait toutes les pochettes, et comme on ne sort
pas assez de disques à son goût il passe son temps sur le site.
Son
role est important chez Stones Throw, car vous avez une image forte.
Je pense qu'il est important que les pochettes correspondent bien aux disques.
On a beau dire ne juge pas un livre à sa couverture, les gens le
font quand même, alors autant s'assurer que la couverture soit aussi
belle.
Jeff fait également de la musique.
Oui sous le nom de Captain Funkahoe, avec cette fille Robin d'un groupe
punk rock. Il va faire un mini album 25cm. Peu de gens ont eu son 45t, sur
ce Ep il y a peut être huit chansons. C'est juste pour déconner.
Quand
vous sortez des projets comme ça, ou que vous faites des disques
hors commerce, c'est juste pour déconner, ou bien tu as une vision
à long terme ? Tu penses aux gens qui dans quinze ans collectionneront
les disques Stones Throw ?
Oui, je prends ça en considération parfois, mais je sais aussi
que certains disques ne plairont pas à tout le monde, comme celui
de Captain Funkahoe, c'est bizarre, alors on n'en presse que quelques milliers.
Mais oui bien sur on pense aux collectionneurs.
Mais
quand par exemple Madlib fait un disque de reprises de Stevie Wonder, tu
sais que c'est accessible, et plus accrocheur que l'album de Yesterday New
Quintet, pourquoi ne pas le sortir ?
C'est pour des raisons légales. On n'a pas demandé les autorisations
nécessaires. Il y a cette compagnie Triple 5 Soul pour laquelle Madlib
a fait une campagne de pub, ils nous ont demandé des titres exclusifs
de Madlib pour donner à leurs clients au Japon. On a cherché
quoi leur donner et le type de Triple 5 Soul avait entendu les reprises
de Stevie Wonder et il savait qu'on ne les sortirait pas. On a gardé
200 copies pour donner et le reste est parti au Japon. Maintenant tout le
monde en parle, on devrait peut être le sortir (rires), mais Madlib
les a enregistré au début, quand il venait d'avoir ses instruments,
et il a beaucoup progressé depuis. Il y a certains morceaux qu'il
n'aime pas, faudrait qu'on en fasse d'autres.
Toi
en tant qu'artistes tu ne va pas faire d'autres albums ?
Si bien sur, un disque où je chanterai ! (rire) Je chante aussi mal
que Biz Markie, alors pourquoi pas ! J'aimerai bien faire ça, tout
le reste m'ennuie.
Tu
n'as pas envie de donner une suite à My Vinyl Weighs a Ton ?
Non, j'ai fait tout ce que je voulais sur cet album. J'ai travaillé
avec de nombreuses personnes. Quand je l'ai fait il y avait plein d'amis
avec qui je voulais faire un morceau. Aujourd'hui je préfère
rester DJ, plutôt que produire.
Par
manque de temps ?
Non, parce que je n'ai pas l'inspiration. Le temps je peux le trouver si
je veux. Ca m'amuse moins qu'avant de faire des beats, je préfère
mixer et promouvoir la musique des autres.
Si
tu aimes mixer, pourquoi tu ne ferais pas d'autres morceaux instrus comme
The Chronicles ? C'est un peu comme le mix, non ?
Oui, c'était marrant à faire, c'était plus un collage.
Ce morceau a été fait pour la compilation Return Of The DJ,
sur laquelle il y avait les meilleurs turntablists du monde. Moi je ne scratche
pas aussi bien alors il fallait que je fasse quelque chose de différent.
Ce titre était une histoire du hiphop de 79 à 94.
C'était
inspiré par les Lessons de Double D & Steinski ?
C'était similaire, mais mon morceau était structuré
dans l'ordre chronologique, pas les leurs. Mais je n'ai pas pensé
à Double D & Steinski en le faisant. Peut-être que je pourrais
faire d'autres trucs dans le genre...
Tu
devrais, oui !
Je pourrais le faire mieux aujourd'hui. On l'avais sorti en maxi avec une
version instrumentale, sans les scratches. Quand je mixe en club je n'aime
pas trop mettre des morceaux avec des scratches.
Quel
est le futur de Stones Throw ?
Je ne suis pas fort pour faire des prédictions, demande plutôt
à Dionne Warwick et ses amis extra lucides ! Je vis au jour le jour,
et si demain je ne trouve plus personne d'intéressant à signer
j'arrêterai Stones Throw. Je ne veux pas, j'aime ce que je fais aujourd'hui,
mais si demain je m'ennuie à le faire j'arrêterai.
Propos recueillis par SLurg