People Under The Stairs Interview
PUTS
représente une certaine tradition du hiphop, celle des crate diggers
qui préfèrent s'enfermer des heures durant dans un entrepôt
entourés de vieux disques et d'un tourne disque à piles, plutôt
que de passer leur temps entre les quatre murs de leur chambre à décortiquer
le manuel de leur MPC, celle des producteurs qui rappent sur des boucles de
batteries jamais exploitées, et qui sont plus impressionnés
par un mélange de samples que par un riff découpé et
rejoué.
Le
nom du groupe est celui d'un film, le nouvel album s'intitule Original Soundtrack,
vous êtes fans de cinéma ?
Déjà, on n'a jamais vu le film PUTS, le nom nous est venu parce
qu'il y a beaucoup de groupes à LA mais nous, nous faisions notre truc
dans notre coin, loin du public, cachés sous l'escalier si tu veux.
ça nous décrit bien, on est plutôt solitaires. En vérité,
nous ne sommes pas des gros cinéphiles. OST c'est un moyen de décrire
le fait que notre musique représente la bande originale de nos vies.
On rappe sur ce qui se passe dans nos vies. Quand on a eu terminé l'album
il nous évoquait la bande originale illustrant le quotidien de People
Under The Stairs.
Travaillez-vous
de la même façon aujourd'hui qu'à l'époque de The
Next Step, le premier album en 1998 ?
Non, ça a beaucoup changé. Le premier album a été
enregistré sur un 4 pistes, et là on est passé à
un 8-pistes, mais on enregistre toujours tout dans ma chambre, je mixe tout,
et bien sur on fait toujours nos propres beats Double K et moi. C'est très
personnel. Tout ça n'a pas changé, c'est juste qu'on est meilleurs
dans ce qu'on fait, et on a un son plus propre.
Quels
sampleurs utilisez vous ?
Moi j'ai une MPC 3000 et Double K a utilisé une MPC 2000 sur cet album.
Vous
ne composez jamais à deux ?
Je fais de la musique tous les jours, seul assis dans ma pièce, c'est
quelque chose d'assez personnel. Je ne compose pas dans le but de faire des
morceaux précis, c'est presque un besoin pour moi de faire des beats.
De temps en temps on se retrouve avec Double K, je lui fait écouter
mes beats, il me fait écouter les siens, et là on choisit les
beats qui deviendront des morceaux.
Vous
dites que vous n'utilisez absolument pas de clavier, même pas de clavier
maître pour rejouer les samples ?
Non, en fait tout ce qu'on utilise vient directement du vinyle. J'utilise
strictement rien d'autre qu'une MPC et une platine. Tout ce que tu entends,
même les basses viennent de disques. C'est vraiment par choix personnel.
Je ne me vois pas utiliser de clavier, ça ne sonne pas assez organique
si c'est rejoué. On pourra dire ce qu'on veut, j'entends tout de suite
la différence si c'est un sample rejoué, même quand c'est
bien fait, il n'y a jamais le même feeling. Je conçois ma musique
pour qu'elle sonne comme étant une progression par rapport à
celle des pionniers. Avant on faisait des boucles avec deux platines, on a
maintenant les sampleurs, mais j'évite d'utiliser des claviers.
Quel
est l'age d'or du hiphop pour toi ?
Pour moi ? Entre 89 et 94. C'était vraiment ces cinq années.Ca
a commencé à décliner en 95, et en 96 tellement de choses
ont changé qu'on s'est dit, mieux vaut qu'on fasse notre propre musique
parce que les artistes sur lesquels on comptait ne faisaient plus le hiphop
qu'on appréciait. Autant le faire nous même !
A cette époque toutes les majors ont décidé de ne plus sortir des disques qui s'adressaient à l'underground. Elles ont commencé à avoir des problèmes avec les samples, elles ont eu peur de ça. Et puis Puffy a débarqué, et elles ont vu qu'on pouvait faire un certain rap et vendre un million de disques, deux millions de disques, alors elles se sont désintéressées des rappeurs qui vendaient deux cent mille disques. Ca a mit la pression à tous les artistes qui se sont vu obligés de faire des albums crossover. A partir de la le son du hiphop en général a changé. Si on était au début des années 90, People Under The Stairs serait sûrement signé en major, j'aurais essayé de signer en major. Mais maintenant ce n'est pas du tout un objectif pour moi, je ne veux pas avoir à dealer avec une major. Si on enregistre tout chez moi c'est aussi par choix artistique. Nous voulons aussi contrôler comment notre disque sonne, en major on ne pourrait pas imposer nos visuels. On est content de notre statut d'indépendant, bien qu'on ne vende pas plus de disques.
Te
sens tu proche d'autre groupes comme Ugly Ducking, Jurassic 5 etc qui partagent
ta nostalgie du bon vieux hiphop ?
Oui, Ugly Ducking sont de très bons amis. Je respecte tous ces groupes,
parce que sans eux on se sentirait vraiment seuls. C'est rassurant de sentir
qu'il y a d'autres artistes qui se retrouvent dans le même courrant
que nous.
Alors
que la mode aujourd'hui est aux albums avec beaucoup d'invités, il
y en a très peu dans vos albums. C'est délibéré
j'imagine ?
Bien sur, une des choses qui tue le hiphop, ou au moins une des choses ridicules
dans le hiphop ce sont tout ces gens qui font des morceaux les uns avec les
autres et qui ne se connaissent pas. Ils s'envoient un e-mail, ils payent
1000 $, ils envoient un instru par la poste... c'est n'importe quoi. Tous
les rappeurs qui posent avec nous sont des proches. Ce ne sont pas des gens
qui nous aideront à vendre plus de disques. Tu vois des albums aujourd'hui
avec quinze invités.
Si
Rakim te proposait de rapper sur ton album ?
Honnêtement j'en sait rien. Je ne le connais pas, je ne le ferais pas
juste parce que c'est Rakim. Ca me ferait mal que des gens achètent
mon album parce que Rakim est dessus.
Le
rap était beaucoup plus engagé durant ces années que
tu regrettes, pourtant vous vous ne l'êtes pas du tout. Pourquoi ?
C'est vrai. Ce contenu politique dont tu parles était souvent un message
pro-black, or le public du rap d'aujourd'hui a changé. Il n'y a plus
la même proportion de noirs qui écoutent du hiphop. Un message
comme ça, bien que très important, serait perdu. J'ai souvent
vu KRS One rapper devant un public totalement blanc. On n'a pas de message
politique dans notre musique parce qu'on ne veut exclure personne, on a décidé
de parler de sujets comme le hiphop, parce qu'il y a de gros problèmes
dans le hiphop ( ?!). Le rap est tellement général maintenant,
si X Clan existait encore, il ne joueraient plus pour les même gens.
Si Brother J criait Red, Black Green devant des blancs ça n'aurait
plus de sens. Les choses ont changé.
Quand
on lit les notes de pochettes de Jappy Jap, par exemple, on sent une modestie
presque dérangeante quand vous vous comparez à des ringards
comme Kid & Play ou Herbie Luv Bug...
Si il y a un message dans notre musique, ce serait "souvenez vous que
le hiphop n'est pas forcément sérieux". Tout le monde dans
le rap, aux Etats Unis en particulier, se prend trop au sérieux. Personne
ne s'amuse plus et personne ne pratique plus l'auto dérision comme
le faisait The Pharcyde. Nous on se moque de nous même en disant "bon,
on est fort, mais pas autant que Kid & Play" !
J'ai
bien compris, mais le sens de ma question était : vous êtes braqués
sur un passé tellement glorieux que vous aurez du mal à faire
mieux. Pensez vous qu'il est possible de faire la même musique que Tribe
Called Quest en mieux ?
Mieux n'est pas le bon mot. J'ai le plus grand respect pour les anciens qui
ont forgé les fondations du rap. Tout ce qu'on essaye c'est d'arriver
à leur niveau. Je veux composer des albums qui seraient aussi bons
que les meilleurs Tribe Called Quest. Je n'ai pas la prétention de
faire mieux. Aussi bien ce serait déjà ça. Aujourd'hui
on a besoin de disques aussi bons que Low End Theory ou Midnight Marauders.
Vous
réalisez absolument tout, de la pochette aux scratches. Tu n'a pas
l'impression qu'il est impossible d'être excellent quand on se disperse
autant ?
Je sais qu'on ne sera jamais de très bons graphistes, mais je considère
que notre disque est une oeuvre qu'on doit réaliser complètement.
Je pense que quand tu est peintre tu peux avoir un avis sur la couleur du
cadre dans lequel ton tableau sera présenté. on amène
un produit finit à l'auditeur, quand il achète le disque, tout
ce qu'il entend et voit a été créé par People
Under The Stairs. Ce n'est peut-être pas la plus belle pochette qu'on
puisse imaginé, mais elle correspond au disque. Personne ne connaît
notre musique comme on l'a connaît.
En
fait ce n'est pas à la pochette que je pensais, mais plutôt aux
scratches de Double K, qui est loin d'être au niveau des turntablistes
californiens...
On pourrait prendre un turntablist mais ce serait moins drôle. Evidemment
Double K n'est pas un DJ superstar, et peut-être même qu'il n'aurait
pas le niveau s'il s'entraînait huit heures par jour, mais on veut que
les gens comprennent qu'on est un groupe différent et qu'ils pourraient
exiger plus des autres groupes. Ecrire des rimes ce n'est pas dur ! Ca ne
prends pas tant de temps que ça, pareil pour la prod. Regarde Bob Marley
ou John Lenon, ils avaient le temps de composer et d'écrire. On veut
rappeler aux autres rappeurs qu'on peut être interprète, auteur,
compositeur et ingénieur.
Tu
écoutes les groupes de funk d'aujourd'hui comme Breakestra ? Tu vois
une similitude avec ce que vous faites ?
Oui, j'aime bien ce qu'ils font. Il font découvrir au public un autre
genre de musique, qui est en rapport avec le hiphop. Comme le hiphop m'a fait
découvrir le funk. Je suis ravi qu'il y ait des groupes comme ça.
Miles de Breakestra est un bon ami. Nous avons la même culture musicale
et on éprouve un respect mutuel, on utilise des moyens différents,
mais nous avons un peu le même but.
Est-ce
que toi ou Double K jouez d'u instrument ?
Euh, oui, un peu, mais on garde ça de coté.
Vous
n'avez jamais essayé d'intégrer des instruments lives ?
Non, on pourrait le faire, mais ce serait pour faire autre chose, un autre
genre de musique. Pour nous le hiphop fonctionne selon certaines règles
établies, une des règles qu'on observe est de travailler à
base de samples. On veut faire avancer l'art du sampling pour faire en sorte
que nos samples sonnent comme un groupe live. Si je jouais ce serait sur un
disque lounge...
Pourquoi
avez vous détourné le logo du label CTI pour votre PUTS records
?
CTI était un des premiers labels que j'ai collectionné quand
je me suis intéressé au jazz. Encore aujourd'hui, après
tant d'années à collectionner tout genre de disque, je pense
que c'est un des meilleurs labels. CTI fait partie de l'histoire du hiphop,
il y a tellement de classiques qui se basent sur les breaks de CTI. C'est
la musique qu'on sample, alors on leur a rendu hommage de cette façon,
et par extension aux DJs comme Kool Herc et Bambaataa qui jouaient leurs disques.
Déclarez
vous les samples que vous utilisez ?
On en a déclaré certains sur le nouvel album. Si je pouvais
le faire, je préférerais payer directement les artistes que
je sample. Par exemple quand j'échantillonne une ligne de basse, je
voudrais rémunérer le bassiste lui-même. De nos jours
la plupart des musiciens ne sont pas propriétaires de leur musique.
Quand on déclare un sample, on paye une entreprise qui se contrefout
du hiphop et du funk. La plupart du temps on évite, sauf quand on sait
que le musicien touchera l'argent des droits d'auteur.
Quand
tu achètes des disques, tu recherches quoi ?
Tout. Peut importe le genre, tout ce que je pense pouvoir utiliser, quelque
soit le style ou le pays d'où vient le disque. Tant que je sens que
je peux en faire quelque chose, j'achète. Mais aussi des disques que
je ne samplerais pas, je suis un vrai collectionneur de disques. Parfois j'achète
un album juste parce que j'aime la pochette, ou parce qu'il est sur un label
que j'aime. J'ai dépassé le stade du mec qui n'achète
que pour sampler. Il faut aller plus loin pour apprécier les artistes
originaux, pas se contenter de les sampler, mais aussi chercher à connaître
la musique qu'ils ont fait.
Tu
achètes des disques sur E-Bay (site de vente aux enchères) ?
Non, j'ai du en acheter un ou deux que je cherchais désespérément,
mais je préfère me déplacer, aller en vélo ou
en voiture là où sont les disques : dans les entrepôts,
chez les distributeurs en faillite. C'est une recherche quotidienne.
Quelle
est la plus grosse somme que tu as dépensé pour un disque ?
Beaucoup. Trop ! Je préfère ne pas le dire.
Vas-y,
dis nous, t'as peur que ta copine l'apprenne ?
C'est plus de 500 $.Je ne te dirais pas combien, je ne veux pas que les gens
sachent à quel point je suis dingue...
Sur
cet album tu remercies l'Angleterre, pourquoi ?
Quand on a sorti le premier album, personne n'y prêtait attention en
Californie. J'avais investit tout mon argent, j'étais prêt à
laisser tomber la musique, rien ne se passait. J'ai appris que quelques exemplaires
avaient atterris en Angleterre, et que les gens adoraient là bas !
Quelqu'un en Angleterre a appelé OM (le distributeur américain)
et a dit :"essayez de retrouver ces gars, ça va cartonner ici".
Le mec de chez OM est parti à notre recherche, il a frappé à
ma porte et m'a dit : "on veut vous aider". Notre toute première
tournée c'était en Angleterre, ça nous a montré
qu'on pouvait faire ça. Le public anglais nous a toujours soutenu.
Lien: www.putsonline.co.uk
Propos recueillis par SLurg