Rapp Dezé & Dj Tren Interview
Pouvez
vous nous dire comment vous avez commencé ?
Tren: découvert le rap à 12 ans en 1987, Public Enemy, LL Cool
J, Run DMC, en Angleterre pendant des voyages linguistique. Rentré
en Fran,ce j'ai essayé de trouver des cassettes d'autres groupes. J'ai
intégré les IZB juste après en 88-89. On se retrouvait
tous les samedi à la FNAC Montparnasse où il y avait tous les
gens du hip hop en France qui venaient chercher des vinyles. Avec un pote
qui s'appelle Wrez on a créé Frère De Son, avec notre
premier sampler on a commencé à faire du son pour des mecs de
Sarcelles vers 92. D'abord j'ai rencontré DJ Nasser, puis ensuite Driver,
et aussi des gens de St Denis comme M'Widi, Aktivist etc. Frères de
Son ça c'est arrêté il y a à peu près 3
ans, parce que on était pas tous les deux autant motivés. Moi
j'étais à fond dedans, c'est moi qui composait tout les morceaux,
lui s'occupait plutôt de ce qui est enregistrement, mix. Il a lâché
petit à petit le rap, ça c'est fait naturellement, il n'y a
pas d'embrouille entre nous, on est toujours amis. Dezé je l'ai rencontré
il y a à peu près cinq ans par l'intermédiaire de DJ
Cream, il avait ramené Dezé dans notre studio pour enregistrer
un freestyle pour sa cassette. Depuis que je suis dans le rap je cherchais
un rappeur qui me convenais. J'ai trouvé beaucoup de rappeur quez j'aimais
bien, mais quand ils rappaient sur mes morceaux il y avait un petit goût
d'inachevé. Maintenant je suis pas pret de changer de rappeur.
Dezé: Au tout début j'ai découvert par l'émission
de Sydney quand je devais être au CE1, CE2. Ensuite il y a eu un grand
vide au niveau des média qui ne diffusaient pas du tout de rap, et
comme j'étais petit je ne faisais pas la démarche de chercher
par moi même, jusqu'à ce que j'ai entre mes mains l'album Bad
de LL Cool J, et après j'ai découvert l'émission de Dee
Nasty sur Radio Nova et j'ai trouvé ça mortel. A l'inverse de
Tren je suis venu au rap par le rap français. Je connaissais les textes
par coeur : Les Little, EJM, M'Widi, Assassin, NTM j'ai encore les cassettes,
sans avoir la prétention de faire comme eux alors. Moi j'ai prit part
au mouvement par le tag, mon blaze c'était Ezor, de là les potes
m'ont appelé E. Z. puis Dezé. Ensuit e j'ai commencé
à rapper donc Rapp' Dezé. J'ai fait des concerts dans les MJC,
ça tenait la route, les gens kiffaient, il y a eu quelques mixtapes
puis j'ai rencontré un pote Juju, Guiseppe avec qui j'ai sorti un premier
maxi, jeu d'enfant en 1996. Puis par l'intermédiaire de Cream j'ai
rencontré Tren, j'aimais bien ses sons, c'était pas trop les
sons à la mode. Il a des instrus bien dépouillés où
tu peux bien te placer, dans l'esprit battle. Donc ensemble on a commencé
à bosser sur des maquettes avec Delta, Driver, Jacky des Neg' Marrons.
Le premier maxi qu'on a fait avec Frères de Son c'était Les
Experts qui a bien marché, puis un second, Stratégie un an plus
tard, qui a eu moins d'impact parce que tous les trois on était trop
occupés pour bien assurer la promo.
Tren: A cette période moi j'étais déjà sous contrat
d'édition avec Desh Music. Je fais des sons pour tous leurs artistes,
et en parallèle on bossait sur les maxis avec Dezé.
Dezé: Je venais dans le studio de Desh pour enregistrer, d'abord un
morceau, puis un deuxième etc. Ca c'est super bien passé on
a fait une petite dizaine de titres, et puis on m'a proposé de faire
un album. Mais sans jamais me donner de directive, parce que ça je
supporte pas. J'ai fais le truc tout seul, sans pression, et quand j'ai appris
que ça allait devenir un album on a fait quelques titres en plus. Sur
la vingtaine qu'on avait on a gardé les quinze meilleurs. Quand
j'ai sorti Jeu D'Enfant j'imaginais pas faire carrière, je voulais
faire un album mais c'était un truc inaccessible. Un maxi déjà
c'était un accomplissement, un deuxième c'est mortel, mais un
album c'était irréel. Je fais de la musique pour me faire plaisir,
on a pas cherché à avoir des featuring de dingue, on est restés
avec les artistes avec lesquels on a des affinités. L'argent c'est
pas mon domaine. On a chacun des problèmes dans la vie, et moi la musique
je tiens à la garder pure, je veux pas la mêler avec des histoires
de cancan. On passe du bon temps en studio, on passe du bon temps sur scène,
ça s'arrête là. On a tout les deux un travail à
coté, on dépend pas du rap pour vivre. Si certain veulent gagner
leur vie grace au rap, c'est pas plus mal pour eux, moi personellement c'est
pas ma motivation.
Rapp'
Dezé et DJ Tren c'est un groupe ?
C'est un groupe mais on n'a pas cherché de nom parce qu'on n'a pas
un concept spécial, on va pas chercher un concept juste pour marquer
un nom sur le CD, on est un rappeur et un DJ et comme on a une certaine maturité
on a voulu faire un clin d’œil aux groupes à l'ancienne
: Kool G Rap & DJ Polo, Eric B & Rakim etc.
Aujourd'hui
on voit rarement des rappeurs faire tout un album avec un seul producteur,
c'est risqué, non ?
Tren: Il y a un titre de Logilo, et un du frère de Dezé, sinon
tout le reste c'est moi. Logilo a la même vision du rap que nous, on
est des mecs qui ont été dégouttés de la tournure
qu'a pris le rap, qu'il soit Français ou Américain. On ne va
pas se forcer à faire du son qui passe en radio, on fait le rap qu'on
a dans la tête et qu'on a aimé, même si c'est du rap qui
remonte à dix piges, pour nous c'est le vrai rap, c'est l'essence du
rap.
Dezé: Il y a une suite logique dans l'album. C'est comme une vie avec
des hauts et des bas. Les sons n'ont pas été choisis par hasard.
Il y a des moments péchus, et d'autres fait pour réfléchir.
On voulait faire un album cohérent. Quand tu appelles quinze mille
producteurs sur leur album, c'est bien, ça fait des touches différentes,
mais ton disque est décousu. Mes amis qui au début s'inquietaient
de me voir travailler avec un seul producteur sont revenus me voir en me disant
"C'est mortel parce qu'il y a une suite dans ton album". Si je dois
garder un conseil de ce que Juju m'a dit c'est : il ne faut pas écouter
les gens. Si tu as de l'inspiration, fait ce que tu veux.
Passéistes
?
Tren: Pas de problème, on ne va pas mettre du Bontempi, ou des faux
cuivres de synthé pour faire plaisir aux gens.
Dezé: C'est pas une question d'être passéiste, mais de
faire de la bonne musique, la musique est éternelle. Quand tu réécoutes
les trucs de Kool G Rap ou les premiers albums de Gangstarr, LL Cool J ou
Rakim, quand le titre il tue, le titre il tue ! Tu le réécoutera
en 2010 il tuera pareil. Les DJs jouent du James Brown en soirée pour
faire bouger les gens : James Brown il enregistré ça on n'était
pas nés. Un bon morceau est intemporel.
C'est
quoi un Connoisseur ?
Tren: c'est un clin d’œil. On est pas des dieux du rap, mais on
s'y connaît un minimum. Connoisseur ça vient de connaisseur,
mais c'est surtout un label de qualité, quand tu regardes des whiskies
anciens ou des cigares, tu as des séries qu'on appelle les séries
Connoisseur. C'est un produit noble. En plus c'est du vieux français,
mais c'est un mot employé par les américains, c'est comme si
on leur renvoyait la balle.
Qu'est-ce
que vous aimez aujourd'hui ?
On aime les groupes qui étaient là il y a dix ans : Gangstarr
parce que c'est Premier qui m'a donné envie de faire du son (Guru m'a
donné envie de rapper, mais bon, j'y arrive pas !). Ed OG, parce que
c'est un ancien et qu'il a des textes de ouf, Dilated People pour les mecs
de Los Angeles, Defari, Planet Asia, Kut Masta Kurt. On n'est pas dans la
vibe 50 Cent, Just Blaze, Rockwilder et compagnie. On écoute, on bouge
la tête, mais on fera pas ça.
Dezé: Mon petit frère il en écoute, il fait aussi des
sons comem ça mais ça m'attire pas. Il a composé Alias
sur l'album, mais pour faire ce titre là il m'en a balancé cinq
ou six dans la vibeactuelle.
Tren: Déjà il n'y a plus de scratches aujourd'hui, si il n'y
a pas de scratche c'est pas du rap pour moi. C'est de la moitié de
rap, c'est pas du rap à 100% !
Dezé: on veut rappeller que le rap est une discipline du hip hop. Dans
notre clip il y a des breakers, et ils ont dansé sur leur propre son,
ça m'a fait un déclic. C'est comme les DJs, ils sont partis
dans leur monde, ils écoutent plus forcément du rap, ils sont
dans des délires tout chelou. Pourquoi n'y a-t'il plus la même
unité ? Il faudrait qu'on refasse des sons pour que les breakers puissent
se lacher dessus. J'aimerais que les graffeurs puissent écouter autre
chose que du rock alternatif.
Tren: Tout ces gens qui ont été dans le rap au début,
puis qui l'ont laché parce qu'ils étaient dégoutés
d'entendre une musique qui ne leur parlait plus, ils ont toujours ça
en eux, et c'est à ces gens là qu'on s'adresse. On voudrait
leur faire plaisir.
Evolution
Dezé: Outre la technique, j'ai gagné en maturité. Depuis
le premier maxi en 1996 il s'est passé pas mal d'évènements
dans ma vie, des galères avec le taff, la naissance d'un deuxième
enfant, les rencontres... Je ne vois plus les choses de la même manière.
Je ne suis plus rebel gratuitement. Je ne vais pas faire un morceau parce
que je suis fait attraper dans le métro sans ticket. Tu prends tu recul
en vieillissant. Dans l'album il y a pas mal de freestyles, mais j'ai voulu
qu'il y ait des textes à thème, il y a par exemple un texte
sur la pédophilie qui est un sujet qui touche tous les parents aujourd'hui,
ailleurs je parle du monde du travail, de la paternité, du métissage.
On a essayé de donner un équilibre à l'album. Quand tu
fais un rap à quinze piges tu ne vas pas dire les même choses
qu'un gars qui en a trente. A quinze ans tu penses aux meufs, à ton
oseille, à la paire de Nike que tu veux acheter. Si j'avais fait un
album à 18 ans j'aurais pu déblaterer plein de conneries : "ouais,
j'aime pas les homosexuels, bla bla". Aujourd'hui je suis plus posé,
à cinquante balais j'aurais pas honte de tout ce que j'ai dit dans
mon disque. Même ce que je dis dans Capitale Peine, je pense que je
l'assumerais.
A
quoi on reconnais un bon album ?
Tren: c'est un disque qui me touche tout de suite, qu'on a envie d'écouter
en entier, et de le réécouter. Si je suis obligé de zapper
tous les titres au bout de vingt secondes c'est que c'est un mauvais album.
Dezé: Outre le fait qu'il faille que le mec sache rapper, il faut que
les paroles veuillent dire quelquechose. Je n'ai plus seize piges, je ne peux
pas me reconnaitre dans le délire des mecs qui rappent au bord de la
piscine avec plein de filles en train de montrer des billets dans leurs clips.
Ca n'amène à rien, c'est de la poudre aux yeux.
Mais
c'est juste du divertissement ! Quand tu vas au cinéma tu ne t'attends
pas à ce que tous les films te posent des questions métaphysiques
?
Tren: Le problème c'est que les mecs prennent au premier degré
ce qu'ils voient à la télé ! Si demain 50 Cent fait de
la trotinette dans un clip, demain tout le monde va en mettre dans les clips.
Il faut garder sa personnalité.
Dezé: le rap est un genre musical qui permet d'aller où tu veux,
mais nous on ne se reconnait pas là dedans.
Indé
?
Tren: Liberté d'expression, liberté musicale. Etre indépendants
c'est ne pas avoir d'impératifs, ne pas être menés par
l'argent. C'est pouvoir faire les morceaux comme tu le sens, sans qu'après
on vienne te dire : "il faut le refaire parceque là tu as dit
ça, parceque il y a tel sample...". En même temps soyons
honnetes : si un comme ça on avait pu le sortir en major, on l'aurait
fait. Tout le monde a essayé de sortir son disque en major, il ne faut
pas se mentir, quand tu fais du son tu as envie que tout le monde l'écoute.
Nous on y a été, on a voulu nous imposer tel et tel truc. "Fais
un texte comme ça, tu le rappe comme ça, tu devrais dire ça...".
Ca fait dix ans que je fais du son, j'ai pas besoin de conseils, je préfère
retourner chez moi. On a des contraintes partout dans la vie, c'est pas pour
en rajouter dans la musique. Desh est venu et nous a dit : "Faites l'album"
il ne nous a pas demandé de changer notre son. Le plus dur en major
c'est de recevoir des conseils de gens qui n'y connaissent rien. Tant qu'il
y aura ces gens là chez les maisons de disque, on n'avancera pas.
En
même temps vous êtes sur le label qui a sorti Sniper, est-ce que
vous ressntez une certaine pression par rapport à leur succès
?
Tren: On ne joue pas dans la même cours. On n'a pas les mêmes
buts, nous en quelque sorte on profite de la réussite de Sniper, on
ne vise pas les mêmes radios, on n'a pas le même public. Desh
Music nous l'ont dit eux même, ils ne comptent pas avoir la même
réussite. Ils sont lucides à ce niveau là. On s'adresse
à un public plus agé.
Lien: www.desh-musique.fr
Propos recueillis par SLurg