Jay-Z - The Grey Album (prod. Danger Mouse)

S'il y a bien un artiste hip-hop qui ait concilié la respectabilité de ses pairs et le succès c'est Jay Z. Beaucoup de rappeurs underground n'hésitent pas à le citer comme source d'inspiration, et les deux plus gros succès du R&B en 2003 (Crazy In Love de Beyoncé et Frontin de Pharrel) ont été bénis d'un couplet du MC. Pourtant il a décidé de mettre fin à près de 15 ans de carrière avec la sortie du Black Album. Sur ce disque grandiloquent Jay Z fait intervenir sa mère, s'auto proclame meilleur rappeur vivant, met en scène sa sortie à base de « je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu », « On verra ce que vous ferez quand j'aurais disparu » etc. Evidement l'album a été un succès, mais les instrus de Kanye West, Eminem et bien sur Neptunes sont trop formatés rap FM pour contenter les puristes.

La bonne idée c’est son rival Nas qui l’a eu en premier : sortir une version a cappella de l’album. Lors de la sortie de God Son Columbia fait presser une petite quantité de vinyles sur lesquels la voix du prodige du Queens est isolée ; Le but : favoriser les remixes et conserver sa street credibility, obsession suprême des rappeurs. Quelques semaines après commençaient à circuler des CD gravés avec Nas sur les instru de 9th Wonder et peu après sur ceux de MF Doom. Jay Z a repris et amplifié l’idée, alors que les a cappellas de Nas ont été envoyés en promo à quelques DJs, ceux de Jay Z ont été directement vendus par des boutiques ayant pignon sur rue.

Le résultat ne se fait pas attendre : quelques jours après la sortie officielle, on trouve un premier bootleg de remixes DJ Lt Dan pose la voix de Jay Z sur des classiques du hip hop. Après quelques semaines les producteurs lui en font voir de toutes les couleurs : Brown (Kevin Brown), Silver (RJD2), White Albulum (Kno), Double Black Album (avec les samples de Metallica), Black Album Unplugged (avec les samples de Nirvana) etc… Sans oublier 9th Wonder, un des producteurs du disque officiel qui a fait ses propres remixes ! Plus de vingt versions en trois mois. Tout ces remixes sont disponibles en quantité artisanale, sans autorisation et vendu par les DJs ou producteurs eux-même dans les réseaux parallèles. Tout le monde trouve son compte: les producteurs peuvent faire entendre leurs sons au public, les fans ont l’occasion d’entendre l’album sous un nouveau jour, et Jay Z garde sa crédibilité auprès de la base.

Parmi tous ces bootlegs le Grey Album de Danger Mouse a fait plus parler de lui que les autres,. « J’avais trouvé un de ces albums a cappella de l’album de Jay Z, et un peu plus tard dans la journée j’ai réécouté un disque des Beatles, et ça m’a retourné. Je me suis dit : attend une minute, je peux faire ça ». Ca ? Mêler l’album Noir de Jay Z avec l’album Blanc des Beatles. Danger Mouse n’en est pas à son premier remix puisqu’il s’est fait connaître il y a deux ans, à l’époque de la bastard pop avec des bootlegs hip hop. Nas sur du Portishead c'était lui. Le New Yorkais revisite onze des morceaux de Jay Z en utilisant exclusivement des sons tiré du double album des Beatles, et incorpore une interlude, Lucifer qui contient des messages sataniques enregistrés à l’envers ! Seulement 3 000 copies, destinées à être vendues de la main à la main par Danger Mouse. Sans envoi promotionnel le CD est chroniqué dans Rolling Stones « un ingénieux album qui bizarrement sonne en avance sur son temps », le Boston Globe « l’album le plus créatif et captivant de l’année » ou encore Hip Hop Connection.

Le 10 février les avocats d’EMI, la maison de disque des Beatles, envoient des injonctions à Danger Mouse, ainsi qu’à Fat Beats, Hip Hop Site, et Sandbox demandant la destruction de tous les CDs, qui contreviennent aux lois sur le droit d’auteur. Les quinze samples incriminés durent entre 2 secondes et demi et neuf secondes, bout à bout c’est moins d’une minute du White Album qui est utilisé. Mais la loi est la loi, et utiliser un sample sans demander d’autorisation est interdit. Et obtenir une autorisation pour un sample des Beatles est impossible ! A moins d’avoir le budget d’Oasis il est impossible de se payer une seconde des Beatles. Vous vous êtes déjà demandé pourquoi le morceau Sound Of Science des Beastie Boys n’est pas sur leur anthologie? Réécoutez Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band et vous aurez compris.

« Je savais en produisant le Grey Album qu’il pourrait y avoir des problèmes et que ça soulèverait des questions de droit, auxquelles je n’ai pas de réponses. Le Grey Album n’est rien d’autre qu’une expression artistique, j’espère bien que c’est comme ça que les gens le perçoivent » dit Danger Mouse. Pas sur. Dans les cas de ce genre, le problème se règle à l’amiable. Le fautif cède ses droits d’auteur sur le morceau incriminé, et au pire paye une amende. Dans le Grey Album, tous les titrent samplent les Beatles, Danger Mouse pourrait donc renoncer à la moitié de ses bénéfices. Une fois retiré le coût de fabrication et la marge du distributeur, un CD à 10 $ rapporte 4 $, 2 à l’auteur, 2 au compositeur, soit pour 3000 copies un magot de 6000 $ (4800 euros), même pas de quoi payer les frais d’avocat. Sauf que ce n’est pas ce que réclame EMI, le but n’est pas d’empêcher les Beatles de se faire dépouiller, ni de réclamer une compensation financière pour un préjudice virtuel, mais d’empêcher un artiste de créer.

L’association Downhill Battle qui milite pour la libre utilisation du sample s’empare du symbole, et lance l’idée d’un Grey Tuesday. Le 24 février 170 sites mettent en téléchargement l’album sur internet pendant 24h. EMI dans sa logique prohibitionniste menace de représailles les webmasters qui ont annoncé participer à la journée de désobéissance. 100 000 personnes téléchargeront l’album dans la journée. Downhill Battle réclame une standardisation des règles qui régissent l’utilisation des samples. La réaction de EMI est à peu près aussi disproportionnée que si ils envoyaient un avocat dans chaque concert de MJC pour interdire de jouer une chanson des Beatles sans avoir fait une demande par écrit au préalable. Depuis une dizaine d’année les sommes réclamées par les maisons de disques et par les éditeurs pour les samples ont prit des proportions vertigineuses tandis que la procédure pour faire une reprise est régulé par la loi. Depuis vingt-cinq ans la musique à base de samples n’a plus rien d’exceptionnel, tout le monde utilise des échantillons de Justin Timberlake à Mick Jagger, il est temps d’établire des règles sensées, qui ne ruinent pas les musiciens. Mais avant le sample on avait le plagiat, comme par exemple quand les Beatles reprenaient note pour note La Bamba et appelaient ça Twist And Shout.

SLurg