Tous Droits Réservés

Les questions de droit d'auteur dans le rap se sont toujours posées, même bien avant qu'on utilise des samplers. Le premier procès remonte au premier disque de rap, Rappers' Delight. Nile Rodgers et Bernard Edwards sont aujourd'hui considérés comme les seuls auteurs compositeurs du tube de Sugarhill Gang. Public Enemy et Stetsasonic ont même fait des morceaux parlant des problèmes rencontrés à cause des échantillons. Ces 22 dernières années ont été émaillées de multiples procès créant et précisant la jurisprudence en matière de droit d'auteur : Tribe Called Quest Vs. Lou Reed (Can i Kick It), De La Soul Vs. The Turtles (Transmitted Live From Mars), Biz Markie Vs. Gilbert O'Sullivan (Alone Again), Beastie Boys Vs. James Newton (Pass The Mic), Pharoahe Monch Vs. Godzilla (Simon Says), la terre entière Vs. James Brown, et même Dr Dré Vs. George Lucas pour avoir utilisé le jingle THX sur The Chronic 2001, etc.

Avec le temps les artistes et les maisons de disques ont compris le profit qu'il y avait à tirer du sampling. Plutôt que d'interdire aux producteurs de rap d'utiliser le patrimoine musical, mieux vaut les faire payer. Aujourd'hui la plupart des artistes, maisons de disques et éditeurs sont conscient de la valeur que peuvent prendre de vieux fonds de catalogue dont personne ne voulait dans les années 80. Les majors se sont dotées de juristes spécialisés dans le droit d'auteur se chargeant de négocier l'utilisation de samples pour leurs artistes rap, R'n'B, et poursuivant les producteurs n'ayant pas déclaré des échantillons empruntés à leur back catalogue.

Pour obtenir le droit d'utiliser un sample il faut généralement deux autorisations : celle du propriétaire de l'oeuvre enregistrée (il s'agit le plus souvent de la maison de disque), et celle de l'éditeur, c'est à dire le propriétaire de l'œuvre écrite, la partition. L'éditeur est soit une société créée par le compositeur, soit une société ayant acheté au compositeur l'exploitation de ses droits. Un producteur qui fait un morceau en mettant simplement en boucle les quatre premières mesure d'un hit des années 80, prenez par exemple Puff Daddy, doit avoir les deux autorisations, et pour les avoir il devra reverser à l'éditeur au minimum 50% des royalties (ou jusqu'à 100% selon l'utilisation, et selon la vénalité de l'auteur) et payer pour utiliser l'enregistrement soit quelques centimes par disque vendu, soit un forfait d'au moins 10 000 Frs (parfois un peu moins, parfois beaucoup plus). Mais si on ne sample qu'un son, un cri ou une note qu'on rejoue (comme DJ Premier sur tous ses morceaux depuis trois ans), on peut sauter la case éditeur. Dr Dré lui à l'inverse fait rejouer par ses musiciens les mélodies qu'il souhaite sampler. Ainsi il n'a pas à cracher des millions pour l'utilisation de quatre seconde de musique. d'ailleurs Dré a toujours été un des producteurs les plus réglos en la matière. Même à la fin des années 80 époque à laquelle il samplait du vinyle comme tout le monde, il a toujours déclaré les grosses boucles qu'il utilisait, par exemple sur les crédits des premiers albums de DOC et Above The Law, il cite les auteurs originaux comme étant les seuls compositeurs. Pour utiliser une boucle les deux autorisations doivent être accordées, l'an dernier les Beastie Boys ont été poursuivis pour avoir omis de déclarer en 1992 à l'éditeur un sample de flûte noyé au milieu des guitares de Pass The Mic, alors qu'ils avaient obtenu de la maison de disque ECM le droit d'utiliser le son.

Bien sur chaque cas est négocié individuellement et les accords se font selon plusieurs critères. les principaux sont généralement la popularité de la chanson et de l'artiste samplé, la façon dont est travaillé le sample, s'il est filtré, découpé, joué dans une tonalité différente etc. Et aussi le potentiel du morceau final, par exemple certains éditeurs négocient différement si le morceau sort en single ou si il est au milieu d'un album.
Certains artistes refusent quasi systématiquement comme les Beatles, les Rolling Stones, Michael Jackson ou Led Zeppelin, alors que d'autres comptent bien sur ces revenus pour se payer une nouvelle piscine et pratiquent des tarifs particulièrement décourageants, par exemple Barry White, Zapp, Blackbirds, War. Il existe aussi certains artistes qui se réservent un droit de veto en fonction des paroles des morceaux ! Quincy Jones avait refusé un sample à Chino Xl parce qu'il vannait son ami Miles Davis dans le texte. James Brown refuse qu'on parle de drogue ou qu'on profère des obscénités par dessus ses compositions. Dans un registre un peu plus hypocrite il faut aussi signaler Kool & the Gang qui demandent un prix plus élevé si les paroles sont choquantes, afin de soulager leur préjudice moral...
"En tant qu'artiste je ne veux pas avoir à décider ce que d'autres artistes ont le droit de dire" dit Bob James, en revanche il a d'autres critères plus musicaux : "Psychologiquement il y a une différence pour moi quand un morceau commence avec mon intro. On peut croire qu'il s'agit de mon disque"

Parmi les maisons de disques qui ont bien intégré la notion de sample il y a bien sur Blue Note.

Le label de jazz a su faire revivre sont extra ordinaire catalogue en proposant au groupe US3 de faire pour eux un album en utilisant à loisir leurs archives.

Résultat : 3 millions de copies de l'album vendues, plus que n'importe quel autre disque de Blue Note. Aujourd'hui le groupe est dans une autre maison de disque et connaît les difficultés liés à la musique à base de sample : un des morceaux du nouvel album utilisait un sample de Ramsey Lewis, mais l'éditeur exigeait 100% des royalties. Aucun compromis n'ayant été trouvé le morceau litigieux figure sur la version japonaise parue avant ces tractations, mais a été retiré du pressage Européen qui sort ce mois-ci.

Il n'est pourtant pas rare que les éditeurs demandent 100% des droits d'auteurs pour un morceau utilisant un sample leur appartenant, ignorant ainsi le travail du producteur. Mais que faire si le morceau utilise plusieurs samples et que chaque éditeur exige 100% ?

La question cruciale est donc : "doit on tout déclarer ?" Et évidemment la réponse est "ça dépend". En théorie tout doit être déclaré, de la boucle de huit mesures à la caisse claire. Contrairement à la littérature où on admet le droit de citation, en musique on peut être poursuivit pour utiliser une phrase d'une seconde. En pratique c'est plus nuancé. Aujourd'hui les majors (aux USA au moins) stipulent sur les contrats de leurs artistes qu'ils sont sommés de leur fournir la liste détaillée de tous les samples utilisés, et elles déclinent toute responsabilité en cas de poursuite concernant un sample qui ne leur aurait pas été signalé par l'artiste.

En règle générale les majors sont très prudentes, alors que la pluparts des indépendants ne déclarent rien. Le bon sens veut qu'on déclare tout ce qui est reconnaissable, c'est à dire les longs samples et les samples de morceaux connus, puisqu'en cas de litige le cas sera réglé par un juge, qui n'a pas forcément l'oreille aiguisée.

Pour qu'il y ait poursuite il faut qu'il y ait plainte, donc que l'auteur original ou ses ayant droits entende et reconnaisse le morceau. Quand Copywrite a sorti Tower Of Babble, il n'a sûrement pas prit la peine de déclarer le sample utilisé par Mighty Mi, un vieux slow d'un rockeur ringard d'Europe Centrale, Johnny Hallyday. Pour se lancer dans une procédure longue et coûteuse il faut aussi y voir un intérêt. Autrement dit si vous comptez vendre cinq cent exemplaires de votre maxi en auto production il est peut probable qu'on vienne vous chercher des noises; si au contraire votre maison de disque cherche à faire de vous le nouveau MC Solaar, mieux vaut faire confiance aux services juridique de votre label. Si vous devez faire un titre utilisé dans une musique de film, ou pour une pub, méfiez vous aussi, votre morceau sera entendu par un auditoire beaucoup plus large que le public rap traditionnel, ce qui augmente les risques de poursuite juridique.

Un domaine qui reste juridiquement flou est celui des batterie. Eléments indispensables au rap, les samples de batterie ne sont pour ainsi dire jamais déclarés puisqu'il est quasiment impossible de prouver scientifiquement que tel break est samplé sur Funky Drummer, et que ce n'est pas votre petit cousin qui joue de la batterie depuis deux semaines qui l'espace de quatre seconde à frapper ses toms et ses caisses avec le même touché que Clyde Stubblefield. A l'opposé sampler ou scratcher un autre rappeur n'est jamais anodin, d'abord parce que l'intéressé finira forcément par être au courrant, ensuite parce que le rappeur que vous samplerez est généralement bien placé pour savoir que si ça coûte cher de sampler, ça doit rapporter d'être samplé ! Heureusement en France ce genre d'autorisation s'obtient généralement à l'amiable, mais il est préférable de la demander.

Si on veut tout faire selon le droit le plus strict, dès qu'on scratche la voix d'un rappeur on risque de se voir projeté dans d'inextricables Abymes, puisqu'il faut déclarer aussi les samples utilisés sur le disque qu'on scratche. Curiosité du droit, les chansons sont souvent des oeuvres globales (si je sample la musique, je dois aussi payer le parolier), et si demain quelqu'un fait un énorme tube mondial en utilisant un extrait de Jackin For Beats de Ice Cube, on peut imaginer que les auteurs et compositeurs des 11 morceaux samplés par Cube viennent réclamer leur du !

Quand on connaît toutes les turpitudes inhérentes à la déclaration de tous les samples d'un album on comprend un peu mieux pourquoi le rap s'est appauvrit en dix ans. Selon le boss de Tommy Boy il serait absolument impossible aujourd'hui de faire un album comme le premier De La Soul aujourd'hui tant il est cher de s'acquitter de tous les droits et d'obtenir toutes les autorisations. A moins que les fans soient prêts à acheter un album 300Frs!

SLurg